Wokisme, rythmes de vie, médias autorisés ou interdits : l’uniformisation culturelle européenne face à la liberté de penser.
Décryptage culturel
L’Europe politique ne se limite pas à des traités, des normes économiques ou des règles budgétaires. Elle produit aussi une vision culturelle implicite : une manière de parler, de penser, de consommer, d’éduquer, de travailler et même de définir ce qui est acceptable dans l’espace public.
Cette vision se présente souvent comme neutre, moderne, ouverte et progressiste. Mais lorsqu’elle devient obligatoire, lorsqu’elle délégitime les traditions nationales, les rythmes de vie locaux, les sensibilités religieuses, les héritages historiques ou les opinions dissidentes, elle cesse d’être une ouverture : elle devient une norme.
Le terme « wokisme » est devenu polémique, parfois utilisé à tort et à travers. Pourtant, derrière l’excès du mot, une inquiétude réelle existe : celle d’une morale publique qui ne débat plus, mais classe les individus selon leur conformité idéologique.
Certains sujets deviennent difficiles à aborder sans être immédiatement disqualifié : identité, immigration, famille, religion, nation, frontières, souveraineté, liberté d’expression. La discussion rationnelle recule au profit de l’étiquette : réactionnaire, extrémiste, complotiste, xénophobe, désinformateur.
Le problème n’est pas que de nouvelles sensibilités existent. Le problème commence lorsqu’elles deviennent des outils de censure sociale, médiatique ou institutionnelle.
L’uniformisation européenne ne touche pas seulement les idées. Elle touche aussi les rythmes de vie. L’Espagne, par exemple, a souvent été accusée de vivre « décalée » par rapport à l’Europe du Nord : horaires tardifs, repas plus longs, sociabilité différente, rapport moins mécanique au temps de travail.
Derrière ce reproche apparemment anodin se cache une vision culturelle : celle d’une Europe qui prend trop souvent les standards du Nord comme modèle implicite de sérieux, de modernité et d’efficacité. Les autres manières de vivre deviennent alors des retards à corriger plutôt que des civilisations à respecter.
La question culturelle rejoint directement celle de la liberté de penser. Dans une démocratie adulte, le citoyen devrait pouvoir entendre plusieurs récits, comparer les points de vue, vérifier les sources et se forger son opinion.
Or l’Europe contemporaine tend de plus en plus à distinguer les médias fréquentables des médias à bannir. Certains récits sont encouragés, d’autres délégitimés, parfois interdits. Bien sûr, la propagande existe, la manipulation existe, l’ingérence existe. Mais la réponse démocratique devrait être la contradiction, pas l’interdiction systématique.
Lorsqu’un pouvoir décide quels médias peuvent être vus, quels mots peuvent être employés et quelles opinions peuvent être entendues, il ne protège pas seulement la vérité. Il revendique le droit de la fabriquer.
La culture européenne officielle célèbre la diversité, mais cette diversité devient souvent décorative. On conserve les drapeaux, les spécialités culinaires, les fêtes locales, les langues régionales comme folklore, pendant que les cadres juridiques, médiatiques, éducatifs et idéologiques tendent à s’aligner.
Le vrai pluralisme ne consiste pas à peindre les façades en couleurs différentes. Il consiste à accepter que les peuples puissent avoir des visions différentes du monde, du travail, de la famille, de la spiritualité, de la liberté et de la nation.
La question devient donc : l’Europe veut-elle protéger les cultures européennes, ou fabriquer un citoyen standardisé, mobile, déraciné, compatible avec le marché unique et docile face aux normes centrales ?
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